Cet article s’inscrit dans la continuité historique de l’article Carthage.
Le règne de Louis XVI achevé, la Révolution n’est plus très loin. L’Ancien Régime chute, une monarchie constitutionnelle s’établit alors. Retour sur l’avant, le pendant et l’après-1789.
Dès le début de la Révolution, les monarques de la coalition ne s’y trompèrent pas : ce n’était pas le sort de leur malheureux parent, Louis XVI, qui était en cause, mais le démembrement d’un pays affaibli par les troubles et les désordres. La France n’était qu’une Pologne en grand, un rêve pour la Prusse et même l’Autriche. C’est ce qui rend inexpiable le crime d’une Marie-Antoinette, qui n’hésita pas à transmettre les plans de l’Etat-major français aux services secrets de son frère, empereur d’Autriche. La mode actuelle autour de l’Autrichienne est sans doute une preuve supplémentaire de l’abaissement du sentiment national dans notre pays. Une monarchie millénaire aux abois laissait toutefois à ses successeurs un héritage plantureux : le pays a atteint en 1789 la taille démographique optimale qui lui permet de dominer l’Europe : vingt-huit millions d’habitants, autant que l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche réunies. Seule la Russie atteint un nombre équivalent d’habitants, mais sur un territoire immense. Les deux « empires » démographiques sont mûrs pour se partager l’Europe.
Les victoires de la Révolution retournèrent miraculeusement la situation. Rive gauche du Rhin, Belgique, républiques Cisalpine (Milan), Ligurienne (Gênes), Piémont et Turin annexés en 1801, la France républicaine, en achevant à la hussarde le destin romain rêvé par les rois, se mettait à l’échelle de la modernité. Le pays semblait en passe de réussir la transmutation de puissance à superpuissance exigée par les nouvelles conditions de la géopolitique mondiale.
Il avait fallu tuer un descendant de Saint-Louis pour parachever ce que les quarante rois avaient préparé avec un soin méticuleux et patient. Le peuple soutint des élites qui, découragées par l’incapacité de la monarchie de monter les ultimes marches du destin romain qu’elles lui avaient tracé mille ans plus tôt, avaient décidé de poursuivre l’oeuvre sans elle. D’abord en portant sur le pavois un césar à sept cents têtes : la Convention ; puis, à la manière plus classique du héros : Bonaparte.
Les conquêtes de la Révolution n’ont été en réalité qu’une réponse aux bouleversements du XVIIIème siècle ; mais ce simple rééquilibrage géopolitique fut vécu par toute l’Europe comme l’insupportable arrogance de « l’insolente nation ». Subjugués et financés par l’Angleterre, qui ne voulait pas qu’il y eût sur le continent de domination aussi absolue que celle qu’elle-même exerçait sur les mers, les monarques européens n’auraient de cesse que d’abattre la puissance française. L’Europe des rois ne reconnaîtrait jamais à cette France-là ce « droit de bourgeoisie », que solliciterait en vain Talleyrand.
Cinquante ans avant Marx, Talleyrand n’était pas dupe de l’aspect parodique de cette consécration impériale. Nous n’étions plus à Reims, mais dans une Notre-Dame drapée comme un décor de théâtre ; le charme monarchique avait été rompu par le couteau de la guillotine, par la tête de Louis XVI qui avait roulé dans la sciure. D’où son sourire ironique sur le fameux tableau de David. Déjà, en 1802, Napoléon avait songé au titre d’empereur des Gaules ; mais « le ridicule en fit justice ».
Concrètement, Napoléon réalisait le rêve du « Prince de la Renaissance », mais aussi celui du « Juste », rêve qu’avait laissé échapper Louis XIV à cause de son dépressif petit-fils « espagnol ». Les Anglais saisirent le premier prétexte en refusant d’évacuer Malte ; la Royal Navy surveillait la route des Indes par cette Méditerranée dont Napoléon voulait faire un lac français.
Napoléon avait écrasé l’Europe des monarques, des cabinets, des coalitions ; il fut vaincu, malgré tout son génie, par l’Europe des nations. C’est peut-être ce qu’il pressentait lorsqu’il disait : « La balle qui me tuera portera mon nom. » Son étoile de Lodi, qu’il cherchait désespérément jusque dans le ciel de Moscou, c’était la nation. Napoléon l’emporta tant qu’il s’inscrivit dans le schéma millénaire français, reconstituer la Gaule romaine, et ses marches qui la protègent. Il se perdit et la France avec lui quand il s’égara ailleurs : Espagne, Russie. Dans ces deux contrées « barbares », où règnent encore l’Inquisition au sud, le servage à l’est, Napoléon était convaincu – non sans raisons – de régénérer ces nations par la magie de son code civil. Il abolit l’Inquisition en Espagne, mais n’osa toucher au servage en Russie. Il chutera chaque fois sur la résistance populaire fanatisée par des prêtres incultes et superstitieux. Soljenitsyne a expliqué que les deux peuples russe et espagnol, situés aux deux extrémités de l’Europe, sont liés par un destin commun : sauver la civilisation chrétienne dans une lutte millénaire, l’un face aux Mongols, l’autre face à l’Islam.
Face à l’Angleterre, non plus, Napoléon n’ira pas au bout de sa logique. Jacques Bainville a démontré avec éclat comment la défaite de Trafalgar, qui le privait de marine, condamnait désormais Napoléon à un Austerlitz par an, tâche surhumaine même pour le successeur d’Alexandre le Grand. Il s’éfforça de reconstruire une marine après le désastre perpétré par l’amiral Nelson et avait entrepris à l’échelle de l’Empire la constitution de bases navales et d’arsenaux capables de rivaliser avec la puissance anglaise. On sait que Napoléon misait beaucoup sur Anvers, pour laquelle il avait des vues pharaoniques. Napoléon reconstruisit aussi Flessingues après le raid anglais de 1809 ; il poursuivit la construction de la digue de Cherbourg, dont il voulait faire un Portsmouth français ; il développa le Havre, Dunkerque, Calais, Dieppe, Gravelines, Ostende ; il améliora les accès de Brême, Hambourg, Lübeck ; il agrandit le port de Venise ; Gênes lui doit son arsenal, et il rêvait d’en créer un à Cuxhaven sur l’Elbe ou à Ancône en Adriatique, et même à Kotor, au fond de son fjord. Mais il manqua à Napoléon les moyens techniques modernes et des finances illimitées. Et surtout du temps.
Les exigences de l’Angleterre lors de la négociation du traité de Vienne donnèrent rétrospectivement raison à Napoléon. Les Anglais obtinrent que leur allié prussien leur cède un certain nombre de territoires pour agrandir le royaume de Hanovre, berceau de leur famille royale. Ainsi l’Angleterre put-elle contrôler les estuaires de l’Allemagne du Nord qui donnaient accès à l’espace germanique, le reste du rivage de la mer du Nord revenant à ses alliés de Hollande et de Hambourg. L’Angleterre avait retenu les leçons du Blocus continental : libre enfin d’envahir l’Allemagne de ses produits, elle revendiqua et obtint les places où Napoléon postait ses douaniers. Deux modèles économiques s’étaient affrontés. Incroyable combat – entre la terre et la mer, disait Napoléon – entre deux modèles qui nous rappelle bien sûr l’opposition si moderne entre le capitalisme anglo-américain – et ses dépendances atlantiques, irlandaises ou espagnoles -, qui repose sur l’endettement massif, la spéculation immobilière, l’inventivité financière, et le capitalisme continental toscan, rhénan, et français, qui continue vaille que vaille, d’Airbus à Mercedes, d’Areva à la machine-outil allemande ou aux voitures Fiat, de privilégier le savoir-faire industriel, mais qui, ces vingt dernières années, dut s’incliner, comme Napoléon en 1815, devant la puissance de feu financière des Anglo-Américains, avant que le « système pestilentiel des emprunts », comme disait l’Empereur, ne finît par engloutir, lors de la crise de 2008, la City et Wall Street, comme une malédiction biblique.
La France s’écroula la première. Alors que le territoire national est attaqué, que le génie de Napoléon est intact, et qu’il a de Moscou demandé qu’on lui livre une nouvelle fournée de soldats, elle refuse désormais de donner ses enfants à l’Ogre corse. Les désertions se multiplient, les jeunes hommes se mutilent, fuient dans les bois. Par les guerres de la Révolution et de l’Empire, la France, par un effort surhumain, avait joué son va-tout et tenté de rattraper son retard économique sur une Angleterre qui avait amorcé son industrialisation, au tournant des années 1780, pendant que la France demeurait une nation agricole. Mais au prix d’un retard économique plus grand causé par vingt-cinq années de révolutions et de guerres qui désorganisèrent l’économie nationale. Un « tapis » au poker. L’Angleterre, au prix d’une magnifique résistance, alimenta la guerre des autres Européens pour éliminer son seul rival, son obsession éternelle, la France.
Napoléon constata avec dépit que les voisins continentaux de la France servirent ingénument la domination impériale anglaise, en croyant combattre la domination impériale française. Le vrai puissant n’était pas celui qu’on croyait. Ils furent tous victimes d’une illusion romantique et épique – que Marx pressentit – qui leur fit croire que l’imperium était dans les mains du dieu de la Guerre alors qu’il était passé subrepticement dans celles du dieu du Commerce.
Alors qu’il sent que son destin chancelle, après sa défaite à Leipzig, Napoléon n’a jamais été aussi clairvoyant : « C’est, de fait, pour les plus chers intérêts de l’Europe que je combats maintenant et que j’exige tant de sacrifices de la France. J’ai la prévoyance d’un sage politique, tandis que les autres souverains n’ont que l’aveuglement d’une peur, d’une peur sans fondements. »
La victoire de Waterloo consacrait le changement d’une époque et l’avènement des nouveaux maîtres du monde. Le diplomate suisse Jean-Gabriel Eynard explique pertinemment : « La gloire de Wellington passera aux siècles des siècles. Sa victoire a des résultats trop importants pour que rien puisse l’affaiblir. La postérité dira que c’est depuis ce jour, 18 juin, que la puissance française a été réellement anéantie. […] Les Anglais par terre et par mer sont aujourd’hui le premier peuple. Ils ont la gloire d’avoir renversé deux fois le colosse français. » A Londres, des fêtes inouïes durèrent trois jours. Le nom, les armes, le portrait du duc de Wellington furent affichés en lettres de feu sur tous les murs de la ville. A Paris, Mme de Staël glorifiait le premier général d’un siècle où avait vécu Napoléon. Elle ouvrait le bal de ces intellectuels français libéraux et progressistes qui ne cessèrent depuis lors de se chercher un maître étranger, qu’il soit anglais, allemand, russe, américain. Et demain, chinois, indien, arabe ?
Ce fut une guerre militaire, économique, financière, commerciale, mais aussi idéologique. La première guerre totale de l’historie. Les services anglais expérimentèrent même, avec Napoléon, ce que les Alliés réussiront en grand avec les Allemands au cours des deux guerres du XXème siècle : la diabolisation morale de l’ennemi. A la fois ogre et antéchrist, Napoléon finit comme « ennemi de l’humanité ». Avec Napoléon, les Anglais ont en quelque sorte inventé « l’hitlérisation » de leur adversaire.
A sa chute, Napoléon n’incarnait plus la liberté née avec la Révolution, « l’esprit du monde à cheval », mais finit sous les traits du conquérant insatiable, du tyran, de l’oppresseur des peuples. La France passa du statut de grande sœur émancipatrice à celui de nation bottée et casquée. Vae victis. Napoléon expérimentait, avant d’autres, l’extrême difficulté d’apporter la « liberté » et le « progrès » par la force. Napoléon perdit finalement la guerre d’image, avant de prendre une éclatante revanche, après sa mort. Mais c’était trop tard… pour la France.
A Vienne, le subtil Talleyrand s’immisça dans l’affaire des « Grands ». Ces derniers ne rayèrent pas la France de la carte, seulement du nombre des puissances. Le « diable boîteux », comme son maître Vergennes, était favorable au concept « d’équilibre européen », sans se rendre compte (ou faisant contre mauvaise fortune bon cœur) que ce système était conçu pour pérenniser la mondialisation sous domination anglaise. Le traité de Vienne rendit à la France son territoire du temps de Louis XV, ce qui ne scandalisa ni Louis XVIII ni Talleyrand qui y avaient vécu, heureux, leur jeunesse. Mais la France de Louis XV n’était plus adaptée aux nouvelles conditions géostratégiques mondiales nées au XVIIIème siècle, et qui s’épanouiraient au cours des deux siècles suivants. Les Anglais réalisaient ainsi le coup parfait : la France était encore assez forte pour contenir la poussée unitaire continentale (re)partie de la Prusse, (comme on le verra en 1914), mais plus assez pour s’asseoir à la table des grands joueurs mondiaux… d’hier, d’aujourd’hui, et de demain.
Napoléon avait prévenu les Français : « Dans ce monde, il n’y a que deux alternatives : commander ou obéir. »
-Bêta-
Sources : Stendhal, Vie de Napoléon ; François Crouzet, De la supériorité de l’Angleterre sur la France ; Charles de Gaulle, La France et son armée ; Benoît Pellistrandi, Les relations internationales de 1800 à 1871.